C'est épuisant d'avoir toujours peur que quelque chose se passe mal

Vivre avec l’anxiété, c’est parfois passer énormément de temps à anticiper tout ce qui pourrait mal se passer dans l’espoir d’être prête à y faire face. Entre les scénarios catastrophes, les conversations que l’on rejoue dans sa tête et ce besoin de prévoir un plan B pour chaque situation, cette recherche permanente de contrôle peut devenir particulièrement épuisante. Et si l’enjeu n’était pas de réussir à tout prévoir, mais d’apprendre progressivement à se faire confiance lorsque l’imprévu finit réellement par arriver ?

Sommaire

Je ne sais pas exactement quand j’ai commencé à croire que si j’anticipais suffisamment tout ce qui pouvait mal se passer, alors je serais capable d’y faire face.

Mais mon cerveau semble avoir pris cette mission très au sérieux.

Je ne me contente pas de préparer une sortie, un voyage, une course ou un projet. J’envisage ce qui pourrait arriver. Puis ce qui pourrait mal tourner. Puis ce que je ferais dans ce cas. Et, tant qu’à faire, ce que je ferais si ma première solution ne fonctionnait pas non plus.

J’ai un plan B pour mon plan B. Et parfois probablement un plan C pour un problème qui n’existe que dans ma tête.

Pendant longtemps, j’ai surtout considéré ça comme un trait de ma personnalité. Je suis organisée. J’aime prévoir. Je préfère savoir où je vais et avoir quelques solutions sous le coude plutôt que de me retrouver complètement démunie face à un imprévu.

Sauf qu’avec le temps, j’ai commencé à comprendre qu’il y avait autre chose derrière cette organisation presque permanente : de l’anxiété. Parce que cette mécanique ne s’arrête pas lorsque mon sac est prêt ou que mon itinéraire est enregistré.

Elle s’invite dans mon travail. Dans le sport. Dans mes voyages. Dans mes relations avec les autres. Je peux repasser une conversation entière dans ma tête pour vérifier que je n’ai rien dit de travers comme passer une soirée à chercher une solution à un problème professionnel qui pourrait éventuellement se présenter dans six mois.

Tout ça avec la même idée en arrière-plan : si j’y pense maintenant, peut-être que ça fera moins mal si ça arrive. Le problème, c’est que la plupart de ces scénarios n’arrivent jamais.

Alors je me retrouve parfois à avoir eu peur, cherché des solutions, imaginé les conséquences et dépensé une quantité considérable d’énergie pour des problèmes que je n’aurai finalement jamais à affronter.

Et franchement ? C’est épuisant d’avoir toujours peur que quelque chose se passe mal.

J'ai toujours un plan B pour mon plan B

S’il y a bien une chose que l’on ne pourra jamais me reprocher, c’est de manquer d’organisation.

Donne-moi un projet, une sortie, un voyage ou simplement un rendez-vous quelque part et il y a de fortes chances pour que j’aie déjà regardé comment y aller, combien de temps cela va prendre, ce dont j’aurai besoin et quelles sont mes différentes options si quelque chose ne se déroule pas comme prévu.

Je fais des listes. Je vérifie les horaires. J’enregistre mes billets. Je télécharge mes itinéraires pour pouvoir y accéder hors connexion. Je regarde la météo plusieurs jours avant, puis la veille, puis le matin même parce que, sait-on jamais, un anticyclone aurait peut-être décidé de déménager pendant la nuit.

Et pendant très longtemps, j’ai simplement pensé que j’étais quelqu’un d’organisé. Ce qui est vrai. Mais pas seulement.

Prévoir me donne l'impression de garder le contrôle

Il y a évidemment de bons côtés à être prévoyante.

Cette organisation me permet d’être autonome, de partir seule, de me lancer dans des aventures que je n’oserais peut-être pas tenter si je devais tout improviser et, surtout, de gérer beaucoup plus facilement certains imprévus.

Avoir une batterie externe lorsque mon téléphone arrive à 10 %, savoir qu’il existe un autre train une heure plus tard ou avoir téléchargé ma trace avant de partir dans un endroit où le réseau passe mal ne relève pas nécessairement de l’anxiété.

C’est simplement être prévoyante.

Le problème, c’est que mon cerveau ne sait pas toujours s’arrêter à ce qui est raisonnablement utile. Parce que derrière mon besoin de tout organiser se cache aussi quelque chose de beaucoup moins pratique : j’ai besoin de savoir ce que je ferai si quelque chose se passe mal. Prévoir me rassure.

Lorsque j’identifie un problème potentiel et que je trouve immédiatement une solution, j’ai l’impression de reprendre un peu de contrôle sur la situation. Si mon train est supprimé, je sais lequel prendre ensuite. S’il pleut, j’ai prévu une alternative. Si je n’arrive pas à terminer cette sortie, je sais où je peux raccourcir. Si ce projet professionnel ne fonctionne pas, j’ai déjà commencé à réfléchir à autre chose.

À chaque inquiétude sa solution. Sur le papier, le système paraît presque parfait. Sauf qu’il repose sur une légère difficulté : pour me rassurer, je dois d’abord imaginer tout ce qui pourrait mal se passer.

Et mon cerveau est particulièrement créatif lorsqu’il s’agit de remplir cette partie du contrat.

Mais il y a toujours un nouveau « et si ? »

Parce qu’une inquiétude résolue ne signifie malheureusement pas que la réflexion est terminée. Prenons quelque chose d’aussi banal qu’un trajet en train. Et si mon train retour est supprimé ?

Pas de problème. J’ai regardé : il y en a un autre après.

Mon cerveau pourrait théoriquement considérer que nous avons fait du bon travail et passer à autre chose. Mais non.

Et si celui d’après est complet ?

Bon. Regardons les autres possibilités.

Et s’il n’y en a plus ?

Peut-être qu’il existe un car.

Et si je n’arrive pas à temps pour prendre le car ?

À ce rythme-là, encore quelques minutes et je serai probablement en train de vérifier le prix d’une nuit d’hôtel dans une ville où je ne suis pas encore allée, après l’annulation d’un train qui circule parfaitement pour le moment.

Voilà où se trouve la différence entre prévoir et essayer de tout prévoir. Il existe toujours un nouveau « oui, mais si… ». Chaque réponse peut faire apparaître une nouvelle question. Chaque plan B possède une faille potentielle qui mérite donc son propre plan C. Et puisque le plan C pourrait lui aussi échouer, autant envisager un plan D.

À force, je peux me retrouver à chercher une solution à un problème hypothétique provoqué par un autre problème hypothétique qui ne se produira probablement jamais.

Et pendant que rien ne se passe réellement, mon cerveau, lui, travaille.

Il calcule. Il vérifie. Il compare. Il anticipe.

Surtout, il essaie d’atteindre quelque chose qu’aucun nombre de plans B ne pourra réellement lui offrir : la certitude que tout se passera bien.

Parce que c’est probablement ça que je cherche derrière toutes ces précautions.

Pas simplement être organisée.

Être suffisamment préparée pour que rien ne puisse vraiment me prendre au dépourvu.

Sauf qu’il restera toujours un scénario auquel je n’ai pas pensé.

Et si je cherche à tous les envisager avant de m’autoriser à considérer que je suis prête, je peux passer énormément de temps à me préparer à vivre au lieu de simplement vivre ce qui est en train de se passer.

Et mon cerveau fait ça avec absolument tout

Évidemment, ce serait presque reposant si cette tendance à envisager tout ce qui pourrait mal se passer se limitait à mes horaires de train.

Mais mon cerveau n’est pas du genre à faire les choses à moitié.

Il applique cette logique à peu près partout.

À mon travail. À mes relations. Au sport. À mes voyages. Aux décisions importantes comme aux situations les plus banales.

Le scénario change, mais le mécanisme reste souvent le même : chercher le problème potentiel, l’analyser sous tous les angles et essayer de trouver une solution avant même de savoir s’il existe réellement.

Dans mes relations, j'analyse ce qui s'est déjà passé

Avec les autres, mon anxiété prend une forme un peu différente. Je ne cherche pas seulement à prévoir ce qui pourrait arriver. Je reviens sur ce qui vient de se passer.

Une conversation peut être terminée depuis plusieurs heures alors qu’elle continue tranquillement sa deuxième vie dans ma tête.

Est-ce que j’ai trop parlé ?

Est-ce que cette phrase pouvait être mal interprétée ?

Pourquoi cette personne a répondu comme ça ?

Elle avait l’air un peu différente, non ?

Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Et parfois, il ne s’est objectivement rien passé. La conversation était parfaitement normale. Personne ne m’a fait de remarque. Aucun conflit n’a éclaté. Je n’ai aucune raison concrète de penser que quelque chose ne va pas. Ce qui pourrait normalement constituer une excellente raison de passer à autre chose.

Sauf que mon cerveau est capable de transformer l’absence de problème en nouvelle enquête visant à vérifier qu’il n’y avait vraiment aucun problème.

Un message un peu plus court que d’habitude peut devenir une pièce à conviction. Un délai de réponse inhabituel mérite une analyse. Un changement de ton que j’ai peut-être complètement imaginé peut suffire à me demander ce que j’ai bien pu faire.

Et le plus épuisant, c’est qu’il n’existe pas forcément de réponse. Je peux donc rejouer la conversation dix fois sans obtenir cette fameuse certitude que je cherche.

Dans mon travail, j'essaie de prévoir un avenir qui ne dépend pas entièrement de moi

Être indépendante implique une part d’incertitude.

Je n’ai pas un salaire identique qui tombe chaque mois. Certaines périodes sont meilleures que d’autres. Une collaboration peut s’arrêter, une source de revenus diminuer, une plateforme changer ses règles ou un projet sur lequel j’ai passé énormément de temps ne pas fonctionner comme je l’espérais.

Il serait donc complètement absurde de prétendre que toutes mes inquiétudes professionnelles sont irrationnelles. Certaines méritent d’être anticipées.

Avoir plusieurs sources de revenus, mettre de l’argent de côté lorsque c’est possible, réfléchir à de nouveaux projets ou éviter de dépendre entièrement d’une seule plateforme, c’est aussi gérer une entreprise.

Mais là encore, mon cerveau a parfois quelques difficultés avec la notion de « c’est bon, nous avons suffisamment réfléchi à la question ».

Une baisse de revenus peut rapidement devenir : Et si ça continue le mois prochain ?

Puis : Et si dans six mois je gagne encore moins ?

Puis : Et si ce que je fais aujourd’hui ne fonctionne plus du tout dans quelques années ?

Et me voilà en train d’essayer de résoudre un problème professionnel situé dans un futur hypothétique avec des informations dont je ne dispose évidemment pas encore.

Forcément, je ne trouve jamais de réponse complètement satisfaisante.

Comment pourrais-je être certaine qu’une décision prise aujourd’hui me protégera de quelque chose qui arrivera peut-être dans deux ans ?

Je ne peux pas. Alors je continue à réfléchir.

Dans le sport, je veux savoir que je pourrai gérer si ça se passe mal

Même le sport, qui est pourtant l’un des endroits où j’arrive le mieux à faire taire mon cerveau, n’échappe pas complètement au phénomène.

Avant une course ou une sortie qui représente un petit défi, je peux réfléchir à mon allure, au ravitaillement, au matériel, au parcours, à la météo ou aux endroits où je pourrais éventuellement m’arrêter.

Encore une fois, une partie de cette préparation est utile. Préparer correctement une sortie longue ou une course n’a rien d’anormal.

Mais entre « je sais comment gérer mon effort » et « essayons maintenant d’envisager toutes les raisons pour lesquelles je pourrais ne pas arriver au bout », mon cerveau connaît parfois un raccourci particulièrement efficace.

Et si je n’ai pas le niveau ?

Et si je me sens mal ?

Et si une douleur apparaît ?

Et si je n’arrive pas à passer cette difficulté ?

Et si je dois abandonner ?

Je peux ainsi avoir déjà vécu mentalement mon échec avant même d’avoir pris le départ. Alors qu’en réalité, je n’ai encore rien raté. Je suis parfois simplement chez moi, plusieurs jours avant, à imaginer comment je réagirais à un problème qui n’existe pas.

Même mes aventures commencent parfois par la liste de tout ce qui pourrait foirer

C’est probablement là que le contraste me fait le plus sourire. Parce que si tu me suis depuis quelque temps, tu peux avoir l’image de quelqu’un qui prend son vélo, monte dans un train et part découvrir un nouvel endroit seule. Et c’est vrai.

Ce que tu vois moins, ce sont les 48 scénarios étudiés par mon cerveau avant que je monte dans ce fameux train.

Le train peut être supprimé.

Je peux rater une correspondance.

La météo peut changer.

Je peux avoir un problème mécanique.

Je peux manquer d’eau.

Je peux me tromper d’itinéraire.

Je peux avancer beaucoup moins vite que prévu.

Je peux rater le dernier train.

Et puisque j’ai déjà imaginé tout ça, autant chercher immédiatement ce que je ferais dans chacune de ces situations. Vu comme ça, on pourrait croire que mon anxiété devrait m’empêcher de partir.

Paradoxalement, je crois qu’elle me permet parfois de le faire.

Je peux partir seule précisément parce que j’ai vérifié les horaires, téléchargé la trace, regardé les solutions de repli et essayé de sécuriser suffisamment de paramètres pour que l’inconnu devienne acceptable.

Et je trouve cette nuance importante.

Mon anxiété ne me maintient pas forcément enfermée chez moi. Elle ne m’empêche pas systématiquement de faire les choses qui me font envie. Parfois, je fais les choses avec elle. Je cours avec elle. Je travaille avec elle. Je voyage avec elle. Je rencontre des gens avec elle.

De l’extérieur, je peux donc avoir l’air parfaitement autonome, entreprenante et capable de partir seule à l’aventure.

Et je le suis.

Simplement, il y a parfois dans ma tête beaucoup plus de bruit que ce que l’on peut voir de l’extérieur. Et c’est peut-être ça qui est le plus fatigant : il n’y a pas besoin qu’un problème arrive réellement pour que j’aie déjà dépensé énormément d’énergie à essayer de m’en protéger.

Je me fatigue parfois plus avec ce qui pourrait arriver qu'avec ce qui arrive réellement

À force d’imaginer tout ce qui pourrait mal se passer, il y a quelque chose d’assez ironique que je commence à réaliser : j’ai probablement passé beaucoup plus de temps à m’inquiéter de problèmes qui ne sont jamais arrivés qu’à gérer ceux qui sont réellement arrivés.

Parce que la plupart du temps, le train circule. La conversation était simplement une conversation. La personne qui n’avait pas répondu depuis plusieurs heures était juste occupée. La sortie se passe bien.

Le problème que j’avais anticipé trois mois à l’avance ne se présente jamais. Et je rentre chez moi avec ma batterie externe chargée, mon plan B parfaitement préparé et mes huit solutions de secours qui n’auront servi à rien.

Ce qui devrait être rassurant. Sauf qu’entre-temps, j’ai quand même vécu l’inquiétude.

J'ai déjà vécu tellement de catastrophes qui ne sont jamais arrivées

C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à expliquer lorsque l’on parle d’anxiété. Objectivement, rien ne s’est passé. Mais cela ne signifie pas que je n’ai rien vécu.

Je peux avoir passé une soirée entière à repenser à une conversation qui n’aura finalement aucune conséquence. Je peux avoir eu peur pendant plusieurs jours d’une situation professionnelle qui se résoudra toute seule. Je peux avoir préparé minutieusement une solution de secours à un problème qui ne se présentera jamais.

À la fin, il n’y a effectivement aucune catastrophe à raconter.

Mais il y a eu les pensées qui tournent en boucle. Les recherches. Les vérifications. Les scénarios. Cette difficulté à penser à autre chose tant que je n’ai pas trouvé une réponse suffisamment rassurante.

Le problème n’a jamais existé dans la réalité. Mais l’inquiétude, elle, a bel et bien existé. Et c’est là que je réalise à quel point tout cela peut être épuisant. Parce que lorsque quelque chose de difficile arrive réellement, je dépense de l’énergie pour y faire face.

Quand j’ai peur que quelque chose arrive, je peux dépenser cette même énergie sans qu’il n’y ait finalement rien à affronter. Et le pire, c’est que l’absence de catastrophe peut presque donner raison à mon cerveau.

Tout s’est bien passé. Alors peut-être que j’avais raison de vérifier. Peut-être que toute cette préparation était nécessaire. Peut-être que si je n’avais pas envisagé tous ces scénarios, quelque chose se serait mal passé. Évidemment, je ne pourrai jamais le savoir.

Alors la fois suivante, je recommence.

Et quand les choses se passent réellement mal… je me débrouille

Pourtant, si je regarde les situations où les choses ont réellement dérapé, je remarque quelque chose d’assez différent. Je n’avais pas toujours prévu ce qui allait arriver. Parfois, mon magnifique plan B n’avait absolument rien à voir avec le problème qui s’est présenté.

Il m’est arrivé de me retrouver avec un trajet qui ne ressemblait plus du tout à celui que j’avais préparé, un train raté, une météo qui change, un projet qui ne fonctionne pas, une situation qui prend une direction que je n’avais absolument pas envisagée.

Et dans ces moments-là, je n’ai pas sorti de ma poche le plan parfaitement préparé trois semaines auparavant.

J’ai regardé ce qui était réellement en train de se passer.

J’ai réfléchi avec les informations que j’avais à ce moment-là.

J’ai demandé de l’aide lorsque j’en avais besoin.

J’ai changé mes plans.

J’ai parfois renoncé.

J’ai improvisé.

Bref, je me suis débrouillée.

Pas forcément de la meilleure manière possible. Pas toujours sans stress. Et certainement pas avec cette tranquillité absolue que j’aimerais pouvoir avoir face aux imprévus.

Mais j’ai trouvé une solution lorsque j’ai réellement eu besoin d’en trouver une.

Et finalement, c’est assez étrange : je passe énormément de temps à essayer de me prouver à l’avance que je serai capable de gérer un problème alors que ma propre expérience me montre déjà que je sais m’adapter lorsque quelque chose ne se déroule pas comme prévu.

Peut-être que je sous-estime beaucoup cette capacité-là.

Peut-être que le contrôle que je cherche n'existe tout simplement pas

Je crois qu’au fond, toute cette anticipation repose sur une promesse impossible. Quelque chose comme : « Si je réfléchis suffisamment à tout ce qui pourrait arriver, rien ne pourra vraiment me surprendre. »

Alors je réfléchis. Je prépare. Je sécurise. J’essaie de réduire progressivement la part d’inconnu jusqu’à atteindre ce moment où je pourrai enfin me dire : Voilà. Maintenant, quoi qu’il arrive, je suis prête.

Sauf que ce moment n’arrive jamais vraiment. Parce qu’il existe toujours une possibilité à laquelle je n’ai pas pensé.

Je peux vérifier la météo dix fois, elle peut changer.

Je peux préparer parfaitement une course, mon corps peut réagir différemment ce jour-là.

Je peux analyser chaque mot d’une conversation, je ne peux pas entrer dans la tête de la personne qui était en face de moi.

Je peux réfléchir à mon avenir professionnel pendant des heures, je ne sais pas à quoi ressemblera mon métier dans cinq ans.

Je peux réduire certaines incertitudes. Je ne peux pas supprimer l’incertitude.

Et peut-être que mon épuisement vient aussi de là. J’essaie parfois d’atteindre par la réflexion un niveau de sécurité que la réflexion ne pourra jamais m’apporter. Parce qu’à partir du moment où mon objectif devient de prévoir tout ce qui pourrait arriver, il n’existe plus vraiment de ligne d’arrivée.

Il restera toujours un dernier « et si ? ».

Alors je n’ai pas envie d’arrêter de prévoir. Je ne pense même pas que ce soit souhaitable. Mon organisation fait partie de moi et elle me permet aussi de faire énormément de choses.

Mais j’aimerais réussir à accepter un peu plus souvent qu’à un moment donné, j’ai fait ce que je pouvais avec les informations dont je disposais.

Le reste n’est pas encore arrivé. Et je n’ai peut-être pas besoin de le vivre une première fois dans ma tête avant de savoir s’il arrivera réellement.

Conclusion : Et si je pouvais simplement me faire confiance ?

J’aimerais pouvoir terminer cet article en te disant que j’ai compris tout ça et que, désormais, je vais arrêter de prévoir le pire.

Ce serait une très jolie conclusion. Et un énorme mensonge.

Demain, je vérifierai probablement encore trois fois un horaire de train. Je repenserai certainement à une conversation en me demandant si je n’ai pas dit quelque chose de travers. Et mon cerveau continuera parfois à transformer une petite incertitude en scénario catastrophe parfaitement ficelé.

Je n’ai pas particulièrement envie qu’on me dise de « lâcher prise ». J’aimerais plutôt apprendre à reconnaître le moment où j’ai suffisamment préparé, suffisamment réfléchi, suffisamment anticipé. Le moment où il ne reste plus rien à faire aujourd’hui.

Parce que finalement, je n’ai peut-être pas besoin de me convaincre que tout va bien se passer. Je n’en sais rien. Il y aura encore des trains supprimés, des projets qui ne fonctionneront pas, des conversations difficiles, des courses qui ne se passeront pas comme prévu et des imprévus auxquels je n’aurai absolument pas pensé.

Mais jusqu’ici, lorsque quelque chose s’est réellement passé, j’ai trouvé comment y faire face.

Alors peut-être que la sécurité que je cherche depuis si longtemps dans mes plans B, C et D ne viendra jamais de ma capacité à prévoir suffisamment bien l’avenir. Peut-être qu’elle viendra simplement du fait de réussir, petit à petit, à me faire confiance. À me dire que je n’ai pas besoin d’avoir déjà vécu mentalement chaque catastrophe pour être prête.

Et que si quelque chose se passe mal demain, je pourrai m’en occuper demain.

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